2

Ne va pas à la rencontre d’Ashgad.

Sur le pont d’accostage des navettes du Boréalis, Luke Skywalker fit tourner la feuille de filmplast entre ses doigts.

C’était un petit morceau carré, d’environ deux doigts de côté. Il avait été découpé dans cette matière semi-transparente qu’on utilisait pour emballer et protéger les objets délicats en cas d’expédition. On l’avait déchiré à la main, soigneusement mais de façon irrégulière, dans une feuille plus grande, et il avait été plié très serré et dissimulé dans les mécanismes d’une boîte à musique bon marché. Les mots avaient été écrits au marqueur à pointe de graphite. Les mêmes feutres dont se servait l’oncle Owen pour identifier les rochers et les pièces de métal à travers les plaines désertiques de Tatooine.

La ritournelle jouée par la boîte était une vieille comptine qui parlait d’une reine dans l’embarras et de ses trois oiseaux magiques.

L’écriture était celle de Callista.

 

Ne lui fais pas confiance. Ne cède à aucune de ses exigences. Par-dessus tout, ne te rends pas dans le secteur de Méridian.

Callista

 

Son cœur cogna au ralenti dans sa poitrine comme un bélier à l’assaut d’une porte.

Ce fut à peine s’il entendit le doux cliquetis électronique du droïd astromec D2 R2 qui venait de surgir de sous l’empennage d’une aile-B modifiée, parquée, tel un immense mur vertical en suspension, au fond du hangar à navettes du pont numéro six. C3 PO, droïd champion du protocole, le suivait à la trace, sa carapace dorée luisant dans la lumière diffuse.

– Selon D2, tous les systèmes semblent opérationnels pour le vol, maître Luke, déclara le droïd protocolaire de sa voix précieuse de ténor mécanique. Mais personnellement, je me sentirais beaucoup plus heureux si vous choisissiez d’emprunter un appareil plus grand, doté de réserves d’oxygène plus importantes.

Luke hocha la tête, l’air absent.

– Merci, C3 PO.

En fait, son attention n’avait jamais quitté le petit morceau de filmplast qu’il tenait dans la main et l’écriture ferme et épaisse, un peu à l’ancienne, couchée dessus.

Il revit les plaines enneigées de Hoth et la façon qu’avait le sabrolaser de Callista d’accrocher la faible luminosité du soleil de la planète glacée. Il revit le bunker en ruine et comment le givre étincelait dans la chevelure brune de la jeune femme. Il se souvint de ce que cela avait été de combattre à ses côtés, comme si son être tout entier, plus que son bras ou sa main qui tenait le sabre, savait de quel côté elle allait feinter, parer et amener le monstre des neiges à s’empaler sur sa lame de lumière.

Au souvenir de la neige se substituèrent les senteurs de la quatrième lune de Yavin. Il se remémora les moments passés avec Callista à compter les étoiles dans le ciel, enlacés dans l’herbe folle des collines qui dominaient la jungle. Elle lui avait expliqué avec une grande solennité pourquoi il lui avait semblé logique à elle, ainsi qu’à deux autres apprentis Jedi, de concocter – trente-trois ans auparavant, dans un autre corps, dans une autre vie – une illusion que des fantômes hantaient une vieille station abandonnée du secteur de Bespin dans le seul but de surprendre leur vénérable instructeur. Elle lui avait expliqué aussi pourquoi cela n’avait été finalement pas une si bonne idée que cela.

La douleur du désir lui traversa le corps. Elle lui manquait. Il avait besoin d’elle.

Je viens de réaliser que je ne pouvais pas te revenir. Je suis désolée, Luke.

L’éclat presque aveuglant du monstrueux vaisseau, le Chevalier Fléau… Tous les espoirs de la flotte renégate de l’amiral Daala, engloutis dans les flammes…

Sa propre voix criant le nom de Callista.

J’ai ma propre odyssée…

La voix chaude et rauque, légèrement masculine, lui parvenant par un enregistrement… Ses yeux gris s’ouvrant dans l’ovale spectral de son visage…

Je suis désolée, Luke…

La baie d’accostage des navettes du Boréalis était calme. Seuls quelques officiers chargés de la sécurité tournaient autour de l’antique appareil de type Seinar que Seti Ashgad avait emprunté pour rejoindre le vaisseau amiral. Les gardes, leurs fusils blasters de cérémonie en bandoulière, échangeaient de menus propos avec le pilote du petit transporteur, un individu au teint gris et à l’air perpétuellement opprimé. Ashgad avait débarqué avec son secrétaire, son pilote et trois synthédroïds. Luke avait assuré aux gardes de sa sœur qu’il était physiquement impossible pour un Seinar de transporter plus de six êtres humains. Les appareils de ce type, tout particulièrement les vieux H-10 comme celui d’Ashgad, étaient ce qui se faisait de plus élémentaire en matière de transport de personnel de petite taille. Luke en avait démonté et remonté plus d’un quand il n’était encore qu’un gamin de Tatooine. Il savait qu’il n’existait aucun compartiment secret suffisamment spacieux pour y dissimuler ne serait-ce qu’un Ranat. Un passager clandestin humain, ou de taille humaine, était donc inconcevable.

L’appareil semblait en bon état mais le métal était rapiécé, éraflé et usé. Si Seti Ashgad, qui selon Leia était l’un des hommes les plus riches de Nam Chorios, ne pouvait s’offrir mieux, on comprenait qu’il ait des velléités à rejoindre les rangs du Parti Rationaliste afin d’améliorer les conditions de vie sur sa planète.

Une fois de plus, il fit tourner le message entre ses doigts.

La boîte à musique bon marché, une ingénieuse petite mécanique dénuée de puces électroniques, lui avait été envoyée d’Atraken. Mais l’analyse de la curieuse poussière cristalline, incrustée dans la tête des clous maintenant le panneau de bois derrière lequel était caché le message, révélait que l’assemblage avait été réalisé sur Nam Chorios.

Callista était donc sur Nam Chorios.

Tout du moins, y était-elle lorsqu’elle avait envoyé son message.

D2 siffla une nouvelle fois, de façon plus posée. D2 R2 était le seul droïd que Luke ait jamais rencontré qui semblait capable de sentir les émotions humaines. En ce qui concernait C3 PO, il en allait autrement. Il arrivait à une certaine forme de sentiments, et à exprimer de la sympathie, si la situation ou le problème était converti en langage binaire et analysé suffisamment rapidement par ses récepteurs. Pour D2, on avait l’impression qu’il savait les choses instinctivement.

Luke soupira et adressa une tape amicale au dôme du petit droïd, comme on flatte un jeune chien. Par l’ouverture béante de la baie d’accostage, scellée par un champ magnétique invisible, la tache aux reflets blancs et violets du soleil primaire de Nam Chorios étincelait dans la traînée poudreuse du champ galactique d’étoiles.

Il y avait cependant quelque chose d’étrange dans cet astre. Un curieux picotement dans la Force que Luke pouvait ressentir même à cette distance. Il était incapable d’en discerner la nature exacte.

Ne va pas à la rencontre d’Ashgad.

Ne te rends pas dans le secteur de Méridian.

– Puis-je encore vous être d’une quelconque assistance, maître Luke ?

La voix de C3 PO manquait d’assurance. Luke se força à sourire et secoua la tête.

– Non, merci.

– Selon mes chronomètres internes, la rencontre entre Son Excellence et maître Ashgad devrait toucher à sa fin. Le protocole habituel de départ prend environ vingt minutes. Je me permets de vous rappeler que vous avez émis le désir de vous tenir à distance du Boréalis avant que maître Ashgad ne rejoigne son transport ici même, dans le hangar des navettes.

Luke jeta un bref coup d’œil au chronomètre mural. Un automatisme. Il savait très bien que les appareils internes de C3 PO étaient précis à la vibration atomique.

– Oui. Tout à fait. Merci à tous les deux.

Il hésita un instant puis glissa le petit morceau de filmplast dans la poche de sa combinaison de vol de couleur grise.

– Bonne chance, maître Luke, dit C3 PO. (Il sembla chercher ses mots.) Etant donné l’estimation de la population à moins d’un million d’humains, ajouta-t-il, et l’absence de vie indigène sur Nam Chorios, les chances de retrouver Callista dans un délai correspondant à une année standard sont de l’ordre de dix-sept pour cent.

Luke se força à sourire de nouveau.

– Merci.

Dix-sept pour cent sur un an, ce n’était pas si mal, quand on réfléchissait à l’immensité de la seule portion connue de cette galaxie. Cela faisait déjà un an que le Chevalier Fléau avait plongé, en proie aux flammes, dans l’atmosphère de Yavin 4.

Au moins le champ des recherches avait-il été réduit à une seule planète.

Si tant est qu’elle y soit encore.

Mais pourquoi Nam Chorios ?

Il s’apprêtait à se tourner vers l’échelle menant au cockpit du chasseur aile-B quand les portes principales du hangar s’ouvrirent. Sa sœur fît son entrée. La pointe dorée de ses bottes brillait à la base de sa frêle silhouette. Drapée dans les lourds replis de sa tunique écarlate, la princesse s’avança à grands pas. Les pans de sa tenue de cérémonie voletaient derrière elle comme les ailes déployées d’un thranta. Le jeune aspirant, fraîchement sorti de l’Académie, qui accompagnait Leia dans tous ses déplacements s’arrêta et alla se poster près de la porte. Luke tendit la main vers sa sœur pour l’accueillir. Du coin de l’œil, il aperçut le Noghri Ezrakh presque invisible dans l’ombre du hangar.

– Alors ? Il n’a même pas brandi un canon à ions pour essayer de t’assassiner ?

Leia eut un sourire bien pâle qui disparut presque immédiatement quand elle secoua la tête.

– Il y a… un je ne sais quoi… Peut-être parce qu’il ressemble tellement aux clichés holographiques que j’ai vus de son père. J’ai de la sympathie pour sa cause, ainsi que pour celle des Nouveaux Arrivants de cette planète. Mais elle est bien en dehors de notre juridiction. (Elle découvrit alors le petit transporteur et s’arrêta interloquée.) Il est venu dans cette casserole ?

– Je crois qu’il ne plaisante pas quand il parle des postes de tir. (Luke fit un geste en direction des longs impacts carbonisés dans les flancs de la navette.) Je crois qu’une aile-B serait juste assez petite pour échapper aux écrans radar.

Il y eut un long moment de silence. Ce genre de moment un peu gênant au cours duquel on ne sait que dire. Pour rompre la glace, Luke plongea la main dans sa poche et en sortit le message de Callista.

– Ça peut te servir à quelque chose ? Tu veux le faire analyser ?

– Non. Garde-le. (Elle posa ses mains sur les épaules de Luke et l’attira vers elle pour l’embrasser sur la joue.) On en a vraiment tiré tout ce qu’on pouvait. Il se peut cependant qu’il te révèle d’autres indices sur comment la retrouver une fois que tu seras sur la planète.

De nouveau un long silence.

– Il faut qu’elle revienne, dit Luke doucement. Elle a de meilleures chances de recouvrer son aptitude à utiliser la Force à l’Académie des Jedi qu’elle n’en a en restant toute seule. Nous avons gardé tous les enregistrements possibles. Nous avons conservé tous ces accessoires destinés à l’entraînement que tu as trouvés sur Belsavis. Le pouvoir des Jedi doit certainement être encore enfoui quelque part tout au fond d’elle. Cray l’avait. Ce n’est pas comme si l’esprit de Callista s’en était allé investir le corps d’un non-Jedi. En plus, l’Académie a besoin d’elle.

Leia resta silencieuse.

– Et moi aussi, j’ai besoin d’elle.

– Tu la retrouveras, dit Leia, tenant toujours les mains de son frère.

Elle souhaitait tant qu’il soit rassuré, même si c’était là un sentiment qu’elle ne partageait pas. Elle n’avait jamais vu Luke plus heureux que pendant cette période passée avec cette femme étonnante, gentille et discrète. Une femme qui n’était, ni plus ni moins, qu’un Chevalier Jedi réincarné sans ses pouvoirs. Une femme qui avait été un fantôme et à qui on avait donné de nouveau l’occasion de vivre.

Leia était sur Belsavis en compagnie de Callista quand cette dernière s’était rendu compte que son habilité à utiliser et toucher la Force n’avait pas été transférée dans ce corps dont le docteur Cray Mingla lui avait fait don. Elle avait vu la peine de cette femme, sa frustration et le désespoir qui grandissait doucement en elle. Ensemble, elles avaient parlé, évoqué des choses qu’elles ne pourraient jamais dire à qui que ce soit, même à Luke.

Le jeune Chevalier Jedi finirait bien par la trouver, songea Leia tristement. Sans réellement comprendre pourquoi, elle le savait. Mais à quoi cela pouvait-il bien lui servir de savoir ?

– Tu ferais mieux de partir. Luke… Quand tu seras là-bas, fais bien attention à toi, d’accord ? Selon Ashgad, les adeptes du culte de Théran qui contrôlent les postes de tir ont recours à la cœrcition et à la superstition pour dominer la population des Vétérans.

Tout en parlant, elle suivit Luke jusque dans le coin où il avait entreposé le matériel qu’il prévoyait d’emporter avec lui : une bouteille d’eau, un petit kit médical et des rations de nourriture. Ils avaient préféré l’aile-B au chasseur aile-X, pourtant plus petit, en partie à cause de la proximité des repaires de pirates installés sur Pedducis Chorios. L’avertissement de Callista avait également joué un rôle dans ce choix. Les trois systèmes avaient été analysés de façon répétée et la voie déclarée libre. Mais Leia se sentait toujours mal à l’aise. Une aile-B pouvait, dans un combat, tenir tête à des appareils plus gros mais elle serait peut-être plus facile à repérer du fait de la proximité des systèmes automatiques d’acquisition volumétrique de cibles des postes de tir.

– Bon, s’il s’agit réellement de superstition, il n’y a pas grand-chose que nous puissions faire, poursuivit la princesse. C’est leur libre choix et ils ont voté en masse en faveur de cette forme de blocus commercial. Mais, s’il y a cœrcition, il se pourrait que cela change le cas du Parti Rationaliste. Il se peut que nous soyons capables de négocier. Le Moff Getelles est toujours, « au nom de l’Empereur », à la tête du secteur d’Anteméridian et ce n’est pas très loin d’ici. (Cela aussi justifiait le choix du chasseur aile-B.) Si jamais un conflit vient à éclater entre les Nouveaux Arrivants et les adeptes du culte de Théran, il est possible qu’il ait envie d’essayer d’intervenir. Nous disposons d’une bonne force de frappe en poste à la base orbitale de Durren mais j’aimerais autant ne pas avoir à faire appel à elle.

Luke hocha la tête. Il entama l’ascension de la longue et fragile échelle accrochée le long de l’immense aile de l’appareil. Leia, demeurée en bas, le regarda installer méthodiquement chaque paquet et chaque bouteille dans le moindre espace disponible à l’intérieur du cockpit. Du temps de la Rébellion, et pendant le grand nettoyage des conflits armés sporadiques contre les Moffs, les Gouverneurs et ceux qui s’étaient eux-mêmes proclamés Grands Amiraux de l’Empire, Luke Skywalker avait participé à des batailles spatiales et à des duels aériens sans jamais réellement en tenir un registre. Etant donné le nombre inimaginable de Seigneurs de Guerre répartis à travers toute la galaxie et l’existence d’une flotte impériale de taille respectable, dirigée par des partisans de l’ancien régime, il avait fini par conclure qu’il avait dû s’engager dans plusieurs centaines de combats. Mais de plus en plus, quelque part dans sa tête, Luke sentait monter le regret et une terrible sensation de gaspillage.

– Ne t’inquiète pas, j’ouvrirai l’œil, dit-il. (Il redescendit au côté de sa sœur et ferma prestement la fermeture à glissière de sa combinaison de vol.) Le fait d’être incognito devrait aider. (Il jeta un coup d’œil au petit transporteur d’Ashgad. Le pilote était toujours plongé en grande conversation avec les gardes. Le décollage d’un appareil d’escorte ne susciterait que peu de curiosité vu la proximité de Pedducis Chorios.) Le simple fait que Callista nous ait envoyé ce message, qu’elle soit sortie de sa cachette pour nous l’expédier… Cela veut bien dire qu’il se passe quelque chose de pas net. Le fait également qu’elle ait préféré envoyer le message autrement qu’en subespace me fait dire que tout cela est sérieux.

Leia secoua la tête. Les dents en or de sa barrette incrustée de pierreries se mirent à briller.

– C’est possible… Mais il y a autre chose dont je voulais te parler. (Elle appuya son épaule contre la base de l’aile du chasseur et celui-ci se mit à tanguer légèrement dans ses reposoirs antigrav.) Ce n’est pas une information très répandue, continua-t-elle en baissant la voix, mais il semblerait qu’il y ait des fuites au niveau du Conseil. Des renseignements seraient parvenus à l’amiral Pellaon et aux Moffs Impériaux comme Getelles et Shargael dans le Secteur I. Rieekan, le ministre d’Etat, suppose que cela vient de quelqu’un appartenant au Parti Rationaliste. Peut-être de Q-Varx lui-même, bien que je pense que celui-ci soit honnête. Ils ont des sympathisants du côté de la République ainsi que dans tous les derniers bastions de l’Empire, du moins ceux qui sont suffisamment importants pour entretenir une flotte.

Elle hésita un moment. Sa bouche se modela en une expression de déplaisir et ses yeux bruns semblèrent soudainement plus vieux. Luke vit alors dans le regard de sa sœur les reflets amers des années de lutte et de trahison : l’empoisonnement de Mon Mothma, le Conseil déchiré par les factions et l’amiral Ackbar qu’on avait trahi, discrédité et chassé…

– Moi… reprit-elle doucement, je pense qu’il peut s’agir de n’importe qui. Et je suis sûre que Callista en sait quelque chose.

– Je serai attentif. (Luke vérifia l’étanchéité de sa combinaison et de son casque et inspecta les systèmes d’urgence. Il savait cependant parfaitement qu’en cas d’urgence, même le plus efficace des systèmes ne pouvait pas grand-chose contre le vide de l’espace.) Leia… (Il tendit la main vers elle, ne sachant pas très bien ce qu’il avait envie de dire…)

Les yeux de la princesse croisèrent ceux de Luke. Ce dernier comprit ce que sa sœur voulait lui faire comprendre. Avant même d’avoir vingt ans, elle avait vu sa famille, son monde et tous ceux qu’elle connaissait disparaître, balayés dans une simple démonstration de force de l’Empire. Bien avant qu’il ne fasse sa connaissance, elle avait déjà perdu une grande partie de l’essence même de son existence.

Elle en avait gardé cette dureté teintée de lassitude qui apparaissait au fond de ses yeux, cette expression indiquant qu’elle s’armait en permanence de courage et de fermeté pour ne jamais se laisser surprendre, même par ce qu’on pouvait imaginer de pire.

Elle en était parfaitement consciente. Elle savait parfaitement ce qu’elle était en train de devenir.

– Continue ton entraînement au sabrolaser, dit Luke. (Les mots étaient sortis de façon impromptue, peut-être dans l’espoir de détourner la conversation.) Kyp et Tionne devraient être en mesure de t’aider. Ce sont les meilleurs, ils excellent dans la maîtrise de la Force. Tu en as besoin. Je m’adresse à toi en tant qu’instructeur, Leia.

La surprise sembla balayer les défenses pourtant solides au fond de son regard. Elle tourna la tête. Quand elle fit face à Luke de nouveau, ce fut en souriant, dans le but de dissimuler son inconfort.

– Vos désirs sont des ordres, maître, dit-elle pour chasser le sérieux de la remarque de son frère.

Mais, lorsque leurs regards s’étaient croisés, Luke avait pu lire « Essaye de me comprendre » dans celui de sa sœur. Il savait cependant qu’elle ne comprenait pas elle-même la signification de la fausse note dans sa voix pas plus qu’elle ne comprenait son intention, révélée très brièvement mais bien vite ravalée, de ne pas laisser tout et n’importe quoi l’empêcher de suivre l’entraînement de Jedi dont elle avait fondamentalement besoin. Tout et n’importe quoi, à savoir l’agitation qui régnait au sein du Grand Conseil, l’enquête massive sur les abus de Loronar Corporation dans le système de Gantho, l’audience devant le Grand Tribunal Galactique des trafiquants d’esclaves de Tervig Bandie, voire l’éducation de ses propres enfants.

Il ne voulut pas la brusquer.

– Embrasse les gosses pour moi. (Il l’attira vers lui pour l’embrasser chaudement sur la joue, un geste rendu difficile par l’enchevêtrement de câbles et de tubes sortant de son casque et de sa combinaison spatiale.) Et dis aux gars de l’Académie que je serai bientôt de retour.

– J’aurais bien aimé que tu emmènes D2 avec toi.

Il grimpa quelques échelons le long de l’aile de l’appareil.

– Moi aussi. Seulement voilà, même si je le démontais en une multitude de morceaux et que j’essayais de les caser dans les moindres recoins, ou sous le siège de ce machin, il n’y aurait plus une place de libre.

Leia s’écarta pour l’observer escalader la très haute échelle et s’installer dans l’étroit cockpit de l’aile-B.

– Je t’enverrai un message par voie subespace depuis Hweg Shul dès que j’aurai besoin qu’on vienne me chercher. (Sa voix semblait si lointaine au travers du communicateur installé dans son casque. Il boucla le fermoir de son harnais.) J’essaierai même avant, si je peux trouver un émetteur assez costaud capable de comprendre le code.

– J’attendrai.

Elle projeta son esprit vers le sien, comme une étreinte chaleureuse, sur les invisibles canaux de la Force. Elle sentit qu’il la remerciait de ce dernier témoignage d’assurance.

Puis, Leia et les droïds s’éloignèrent. Au signal de la princesse, les gardes, le pilote de la navette et Marcopius la rejoignirent au sas du hangar d’accostage. Ezrakh avait déjà disparu dans les ombres de la coursive. Les grands panneaux de métal gris glissèrent pour laisser le petit groupe sortir. Elle regarda la baie une dernière fois et vit l’aile-B de Luke se mettre à flotter et se tourner gracieusement vers le rectangle noir constellé d’étoiles du portail magnétique. Au loin brûlait l’œil violet du monde distant sur lequel Callista avait trouvé refuge.

Les portes se refermèrent.

 

Continue ton entraînement au sabrolaser…

Pourquoi avait-elle ressenti ce pincement de culpabilité quand il avait dit cela ? Tu en as besoin.

Pourquoi ressentait-elle dans sa poitrine cette effrayante sensation de panique, cette sensation qu’on éprouve quand on est atteint d’une maladie grave et qu’on n’ose pas demander au médecin ce dont il s’agit ?

Elle savait qu’elle en avait besoin.

Le témoin lumineux du communicateur clignotait sur son bureau quand elle rejoignit sa salle de travail. Elle se précipita, appuya sur le bouton et articula : « Organa Solo. » Pour toute réponse, elle n’obtint que le faible bourdonnement d’un canal de transmission demeuré ouvert. Elle fronça les sourcils, ennuyée et un peu inquiète, puis, d’un coup de pied, envoya de côté la lourde traîne de sa robe de cérémonie et s’assit dans le fauteuil qui faisait face à la console.

– Si Votre Excellence n’a plus besoin de nos services, dit C3 PO, D2 et moi-même aimerions profiter de l’occasion pour aller recharger nos batteries.

Elle releva vivement la tête en se rendant compte qu’elle était demeurée un long moment, pensive, à observer le clignotement du signal.

– D’accord, très bien, approuva-t-elle. Merci.

Elle appuya sur un autre bouton pour essayer d’obtenir un canal secondaire mais, là encore, n’obtint rien de plus qu’une tonalité neutre.

Bien sûr, de telles choses arrivaient. En général, cela signifiait que l’équipe de surveillance des communications venait de prendre sa pause. Quand elle n’était encore qu’une jeune fille, elle avait la fâcheuse habitude de coder et de décoder systématiquement les numéros d’attribution jusqu’à ce qu’elle obtienne un résultat. Il lui avait fallu des années pour se débarrasser de cette manie, pour apprendre à se détendre l’espace de quelques instants, à faire quelque chose d’autre, comme toute personne normale, avant d’essayer à nouveau de faire fonctionner le communicateur.

Mais la situation n’avait rien de normal. Même si le secteur de Méridian comprenait un grand nombre de planètes alliées à la République, même s’il y avait – à la base orbitale de Durren et sur Cybloc XII – deux flottes de taille conséquente prêtes à intervenir, le fief du Moff Getelles dans le secteur d’Anteméridian n’était pas très éloigné. Et même si elle doutait fort de l’intention de Getelles – ou de l’un de ses amiraux – de tenter quoi que ce soit face à la puissance de feu combinée du Boréalis et de l’Inflexible, c’était un fait que sa mission dans les systèmes de Chorios n’était pas connue de tous. En cas de pépin, un éventuel temps de réponse serait effroyablement long.

Les jeunes gardes de l’Académie, garçons et filles aux visages épanouis, sautèrent sur leurs pieds quand la princesse revint dans l’antichambre. Ils saluèrent et présentèrent les armes. Leia leur rendit leur salut gravement d’un geste de la main.

– Marcopius ? Rendez-moi un service, voulez-vous ? Je sais que cela peut passer pour de la paranoïa mais j’ai un témoin qui clignote sur ma console de communication. Je n’arrive pas à obtenir qui que ce soit au central pour me dire si j’ai des messages. Pourrais-je vous demander d’y descendre pour voir s’il n’y a rien d’urgent ?

– Certainement, Votre Excellence.

Il mit son arme en bandoulière, s’inclina et partit prestement avant que la princesse n’ait le temps de le remercier. Ses gestes et actions étaient si précis et si vifs, qu’on aurait dit une publicité pour l’Académie. Quand Leia retourna dans ses appartements privés, elle souriait à ses réflexions. Plusieurs membres du Conseil – notamment Q-Varx qui, comme la plupart des adhérents au Parti Rationaliste, était amateur de gadgets – avaient pris la décision de se payer une garde d’honneur constituée de synthédroïds dernier cri. Ils avaient prétendu que, en plus d’en finir une bonne fois pour toutes avec le besoin d’utiliser les Noghris, cette garde – dont les individus en uniforme avaient peu de chances de trahir ou de commettre des erreurs – serait moins dispendieuse à entretenir à la longue.

Le bureau de Leia était proprement organisé par C3 PO. Le droïd prenait périodiquement sur son temps pour mettre de l’ordre dans les affaires de la princesse comme une véritable tornade dorée. Un cube publicitaire holographique était posé au bord de la table. Un produit remarquable mis au point par la division synthédroïd de Loronar Corporation, qui vantait les qualités esthétiques, la fiabilité totale, les hautes performances et le faible coût – oh ! songea Leia – de la nouvelle gamme de droïds. « On ne peut même plus les appeler comme ça », avait déclaré la plaisante voix du présentateur, certainement un synthédroïd lui aussi, avant que Leia ne se décide à couper le son. Il fallait reconnaître que Loronar s’y entendait en publicité (« Le meilleur produit pour les meilleurs clients ! ») : le cube était resté dans ce bureau depuis le début de la mission et n’avait jamais diffusé le même message plus d’une fois.

La technologie dite de Répliquant Indépendant à Contrôle Centralisé était parfaitement capable de reproduire le sens de l’observation et les capacités de défense d’un Noghri. Il était cependant évident que la corporation ne se voyait pas introduire sur le marché un produit pareil. Il fallait admettre, au vu du trio évoluant dans le sillage d’Ashgad, que les droïds avaient de l’allure, qu’ils étaient sans aucun doute efficaces, beaucoup moins choquants esthétiquement parlant que des robots ordinaires et certainement moins dérangeants que les Noghris eux-mêmes. Ils étaient libérés des obligations standard en matière de système d’exploitation, puisque dépendants d’un contrôle central. On pouvait également leur donner les intentions et les apparences d’êtres humains. Si tant est que ce genre d’apparence soit celui que vous souhaitez.

Leia secoua la tête et s’assit à la console de communication. Elle eut soudainement l’air épuisé. Des membres de la Daysong, une faction du Parti du Droit de la Pensée, prétendaient qu’une garde d’honneur représentait une forme d’humiliation servile et se devait d’être remplacée par des droïds (ces gens n’avaient-ils donc jamais entendu parler des disrupteurs de flux magnétiques ?) Leia n’avait jamais ressenti chez Ezrakh ou l’enseigne Shreel, par exemple, un sentiment d’humiliation ou d’asservissement. Lors de ses périodes de repos – même si on peut dire qu’un Noghri n’est jamais complètement en repos – le petit chasseur-assassin racontait à Leia des histoires de son enfance sur Honoghr. Il lui parlait de sa femme et de ses enfants restés sur sa planète. En cela, il ne différait guère de Shreel ou de Marcopius qui avaient eu l’occasion de montrer à Leia des clichés holographiques de leurs frères, sœurs et animaux de compagnie.

Les gens de la Daysong avaient également émis une violente opposition à l’arrivée des synthédroïds, partant du principe que la chair synthétique était une matière vivante et qu’elle avait, de ce fait, des droits.

Quant aux Auditeurs Thérans, ceux qui parcouraient le désert en tenant des discours aux rochers, on ne pouvait imaginer plus fous.

Leia se laissa aller en arrière dans son siège, épuisée au-delà des mots. Elle se dit soudain, sous le coup de la fatigue, que ses mains et ses pieds lui donnaient l’impression d’avoir vieilli prématurément. Sa respiration n’était pas douloureuse mais chaque inhalation lui paraissait de plus en plus difficile. La main qu’elle leva, ou qu’elle essaya de lever, pour masser le point de douleur qui grandissait au niveau de son sternum lui sembla coulée dans du plomb.

C’est ridicule, pensa-t-elle. Chaque membre de l’équipe qui accompagnait Seti Ashgad était passé à l’analyseur médical et leur vaisseau avait été scrupuleusement inspecté. Aucun virus, aucun microbe, aucun poison. Rien n’avait été détecté…

Elle fut prise de vertiges. Elle tendit la main vers l’autre bout de la table pour enclencher le bouton du communicateur mais s’écroula à mi-chemin et glissa jusqu’au sol dans un grand bruissement de velours.

– Votre Excellence ? (La porte coulissa en sifflant.) Votre Excellence, j’ai essayé d’écouter les communications de la Flotte et… Votre Excellence ! (C3 PO se précipita dans le bureau, ses mains dorées levées vers le ciel en une tentative d’imitation de geste humain exprimant la panique.) Votre Excellence, que vous arrive-t-il ?

D2 R2, sur les talons brillants du droïd de protocole, roula jusqu’au côté de Leia. Là, il déploya l’un de ses scanners et se mit à siffler toutes sortes d’informations.

– Bien sûr qu’elle ne se sent pas bien, espèce de stupide tas de boulons ! Et arrête de me rabâcher tes données théoriques sur la fréquence des battements du cœur humain (C3 PO venait de rejoindre le communicateur interne installé sur le mur.) L’infirmerie ? Allô ? L’infirmerie ? Pas de réponse ! (Il se tourna vivement vers son partenaire.) Il se passe quelque chose de terrible ! J’ai essayé de contacter l’Inflexible pour vérifier le moment de notre départ vers le prochain point de rendez-vous et je n’ai pas réussi à les avoir ! Nous devons…

Les portes du bureau coulissèrent une fois de plus. La frêle silhouette de Dzym apparut dans le cadre.

– Oh, maître Dzym ! implora C3 PO. Il se passe quelque chose de terrible ! Vous devez en informer les services d’urgence…

L’homme fit un pas en avant, quitta l’embrasure puis vint se poster au côté de Leia. La démarche du diplomate semblait peu assurée, comme s’il était ivre ou drogué. Ses yeux sans couleur étaient mi-clos. C3 PO, qui n’avait jamais été très doué pour interpréter les expressions faciales humaines malgré son logiciel de reconnaissance des plus avancés, essaya de définir ou de deviner ce qu’affichait la figure de l’individu mais il ne put se résoudre à choisir entre l’extase, la concentration ou la douleur. Dzym demeura près de Leia un long moment, les yeux baissés sur le corps inanimé de la princesse. Puis il mit un genou à terre et enleva ses gants de cuir violet.

Le panneau de la porte derrière lui glissa de nouveau.

– Dzym ! cria Ashgad, qui venait de faire son entrée et se dirigeait vers son secrétaire.

Celui-ci se retourna vivement. A la vue de son employeur, il se redressa et renfila ses gants. Ashgad vint s’agenouiller près de Leia.

– Oh, maître Ashgad… commença C3 PO en s’avançant.

– Faites-le taire, dit-il simplement.

L’un des synthédroïds androgynes aux cheveux blonds fit son entrée et repoussa violemment C3 PO à l’autre bout de la pièce. Le synthédroïd était d’une force incroyable due à ses câbles et ses joints hydrauliques. C3 PO, malgré sa robuste constitution, eut du mal à conserver son équilibre. Il alla s’écrouler contre le mur, battant l’air de ses mains pour tenter de se redresser.

– Ça suffit, dit Ashgad en relevant les yeux vers Dzym. (Il le fixa d’un regard lourd de sens. Un témoin de la scène n’aurait certainement jamais remarqué que les deux hommes venaient de se comprendre.) Relâche-la !

– Mais, Seigneur, elle pourrait revenir à elle avant de…

– Relâche-la. Maintenant !

La bouche de Dzym sembla s’affaisser sous le coup de la déception. Il ferma les yeux pour se concentrer un moment. Il aspira alors doucement un long filet d’air.

– Très bien. J’ai tout arrêté, finit-il par dire.

D2 R2 était penché au-dessus de Leia et avait étiré son petit bras terminé d’une pince dans l’espoir de l’aider à se relever. Ashgad se tourna de nouveau vers la princesse. Le droïd se redressa et battit vivement en retraite.

– Attends ! cria C3 PO. Non ! (Pour la première fois le droïd protocolaire eut l’intuition quasi humaine que l’homme agenouillé n’avait pas la moindre intention d’emmener le chef d’Etat à l’infirmerie.) D2, empêche-les !

Mais Ashgad était un humain et D2, bien que doté de certaines capacités de défense quand il déployait sa torche à souder, ne pouvait pas plus s’attaquer à lui qu’il ne pouvait danser en équilibre sur un fil. Agresser un homme était un acte résolument impossible à un droïd.

Ashgad se releva, portant le corps inerte de la princesse dans ses bras. Les longs pans de velours de la robe de Leia traînaient jusqu’au sol.

– Tu vas attendre, dit-il en s’adressant à l’un des synthédroïds, jusqu’à ce que ma navette soit… Oui, Liegeus, que se passe-t-il ?

L’homme maigre à l’allure fatiguée, que C3 PO reconnut comme le pilote personnel d’Ashgad, entra au son du chuintement des portes coulissantes.

– Mission accomplie, annonça le pilote. J’ai transmis les relais asservis équipés de projections à retardement pour les deux vaisseaux. Je me suis servi de dossiers actifs incomplets prélevés dans les ordinateurs de bord. On ne devrait pas pouvoir faire la distinction entre ces faux messages et une transmission authentique. (Son visage blanc, balayé par les mèches grises de ses cheveux, se détachait dans l’obscurité. Sa bouche était tirée, comme s’il venait d’être malade.) Tout le monde à bord des deux vaisseaux semble être mort ou en totale incapacité.

Le pilote jeta un coup d’œil à Dzym. Les yeux du secrétaire reflétaient de nouveau une impression de rêverie.

– Oh oui… Oh que oui… murmura Dzym en souriant.

Liegeus, écœuré, presque blessé, détourna le regard.

– Les synthédroïds ont emprunté l’une des navettes pour rejoindre le vaisseau d’escorte, reprit-il. Ils ne devraient rencontrer aucun problème pour monter à bord.

– Très bien, dit Ashgad. (Il consulta le chronomètre mural.) Cela devrait nous prendre une trentaine de minutes pour regagner la Lumière de la raison et nous éloigner suffisamment pour être à l’abri des deux vaisseaux républicains.

Ils se dirigèrent vers l’antichambre et la porte coulissa devant eux. Par l’ouverture, C3 PO put entrevoir Ezrakh étendu sur le seuil. Le Noghri bougeait encore faiblement mais son visage était d’une pâleur inquiétante qui indiquait que la mort était proche. Ashgad, Leia dans les bras, enjamba son corps ainsi que celui des autres humains et Noghris affalés sur le sol. La traîne écarlate de la tenue de velours de la princesse balaya la figure de chacun d’entre eux. Dzym alla s’agenouiller un moment à côté du Noghri. Il passa délicatement sa main gantée sur le visage et la gorge du chasseur-assassin avec une expression de plaisir. Liegeus préféra tourner la tête et éviter de le toucher en passant.

Le panneau se referma, obstruant la vue et empêchant d’entendre ce qu’Ashgad s’apprêtait à dire.

– Oh, fais quelque chose ! implora C3 PO qui essayait de se remettre sur ses pieds. (D2 roula jusqu’à son partenaire et déploya sa torche à souder pour l’aider à se redresser.) Pourquoi n’as-tu rien tenté, espèce de stupide calculette à roulettes ! Nous devons les arrêter ! A la garde ! A la garde ! On enlève le chef d’Etat !

La porte de l’antichambre s’ouvrit en chuintant quand C3 PO en pressa la commande. Le droïd protocolaire hésita un instant en apercevant le cadavre d’Ezrakh dont les yeux exprimaient un sentiment d’horreur puis il fit demi-tour, complètement impuissant. Deux autres Noghris étaient étendus sur le plancher de la coursive. L’un d’entre eux respirait encore. Son souffle était un long râle rauque et guttural. L’autre était parfaitement immobile. Ils ne portaient aucune trace de violence ou de lutte.

– Allô ? Le hangar des navettes ? appela C3 PO dans l’intercom après avoir composé le code sur le clavier mural. Hangar des navettes, répondez ! Il faut les arrêter !

La seule réponse qu’il obtint fut la morne tonalité produite par le système de blocage installé quelque part dans les réseaux de communication.

Il se lança à la poursuite de D2, qui n’avait pas pris la peine de s’arrêter devant l’intercom, et remonta le long de la coursive, faisant au besoin de petits détours pour éviter les cadavres.

– Mais qu’est-ce qui a bien pu causer tout cela ? L’analyse symptomatique nous indique que…

D2 s’arrêta devant le corps d’un garde de l’Académie avec une telle soudaineté que C3 PO faillit le percuter et tomber à la renverse. Le droïd astromec déplia une de ses pinces et pressa l’épaule du malheureux étendu sur le sol. C3 PO reconnut Marcopius, le garde du corps de la princesse Leia. Le jeune soldat portait, à la tête, la marque d’un coup violent.

– Soldat Marcopius ! Maître Ashgad a enlevé Son Excellence ! gémit C3 PO quand il vit que le jeune homme commençait à recouvrer ses esprits.

En se redressant, le garde prononça un mot que C3 PO connaissait en plusieurs millions de langages mais que sa programmation l’empêchait de répéter.

– Le vaisseau tout entier a été empoisonné, dit Marcopius en se relevant avec une agilité qui déclencha chez le droïd une certaine forme de jalousie.

– Je vous demande bien pardon, monsieur, mais les symptômes seraient plutôt ceux d’une maladie que d’un empoisonnement, rapporta C3 PO sur le ton de l’inquiétude. Plus spécifiquement, mes banques de données me montrent qu’il y a quatre-vingt-dix pour cent de chances que ce mal ait quelque chose à voir avec la peste due à la Semence de Mort apparue il y a sept siècles. Cependant comment une telle chose a-t-elle pu se propager…

– Peu importe ce que c’est ! C’est la panique à l’infirmerie. (Le jeune homme ramassa son arme de parade et tout en parlant, se mit à courir avec une telle rapidité dans la coursive que les deux droïds eurent toutes les peines du monde à soutenir son allure.) L’équipe de la salle des machines est parvenue à s’enfermer à double tour. J’ai chopé le pilote d’Ashgad, s’il s’agit bien d’un pilote, en train de mettre son nez dans les rapports de communications…

– Ils s’apprêtent à faire quelque chose aux deux vaisseaux en même temps, je pense qu’ils veulent les détruire ! dit C3 PO. Ils se sont dit qu’il fallait qu’ils mettent leur propre appareil hors de portée. Nous sommes perdus !

– Non, pas si nous pouvons gagner l’une des navettes de reconnaissance.

Les étoiles venaient de se mettre à bouger au-delà du grand portail de l’écran magnétique quand le soldat Marcopius et les deux droïds atteignirent le hangar d’embarquement des navettes. Le petit appareil d’Ashgad était déjà parti ; sa silhouette grise rétrécissait dans le lointain. Les trois gardes affectés à la baie gisaient, morts, sur le sol. Leurs visages ne portaient aucune trace de violence et semblaient en paix. Au loin, la coque de la Lumière de la raison apparaissait comme une grappe constituée de sphères noires, cuivrées et argentées. Plus loin encore, l’Inflexible au fuselage nickelé, s’était mis, lui aussi, en mouvement.

– Mais, où vont-ils ? Et où allons-nous ? se demanda C3 PO à haute voix en s’arrêtant pour observer ce qui se déroulait dehors, dans le vide de l’espace. (Il crut apercevoir quelque chose bouger dans l’ombre, quelque chose de petit qui courait précipitamment le long de la paroi, et il tourna la tête pour essayer de procéder à un enregistrement visuel.) Il n’y a plus un seul être vivant à bord du vaisseau, c’est ce que je les ai entendus dire…

Marcopius empoigna son arme et tira le droïd par le bras vers la rampe d’accès à la navette de reconnaissance.

– Je pense qu’ils doivent vouloir quitter les environs du système de Chorios, dit le jeune homme en refermant l’écoutille de l’appareil derrière eux. (Il s’installa ensuite au poste de pilotage.) Si Ashgad a bien enlevé dame Solo, s’il a bien découvert un moyen d’empoisonner les deux équipages, je pense qu’il ne souhaite pas qu’on découvre que les deux vaisseaux ont disparu peu de temps après la rencontre. (Il enclencha plusieurs commandes, consulta un moniteur de contrôle et activa les relais d’ouverture d’urgence du portail magnétique. Au-delà du champ de protection invisible, les étoiles filaient de plus en plus vite, les soleils des systèmes de Chorios venaient de disparaître.) Il va sûrement vouloir prétendre quelque chose du genre : Ils allaient tous très bien quand nous les avons quittés après notre entretien… » Tiens, regarde ça… (Il indiqua le moniteur des canaux de communications spatiales codées à longue distance. L’écran montrait les deux vaisseaux de la République faisant tranquillement route pour rejoindre les coordonnées de saut vers Coruscant. Immédiatement après apparut le visage de Leia. Celle-ci déclara que la conférence s’était bien terminée.

Des lumières cuivrées se reflétèrent alors sur le visage sombre de Marcopius. La voix glacée et monotone d’un enregistrement d’urgence s’éleva dans le cockpit.

– Ce vaisseau est en phase deux de séquence de saut dans l’hyperespace. Essayer de faire décoller une navette de reconnaissance à ce moment précis est une opération extrêmement dangereuse. Veuillez contacter le poste de commandement pour obtenir de nouvelles instructions. Ce vaisseau est en phase deux de séquence de saut dans l’hyperespace…

– L’hyperespace ! gémit C3 PO. Mais qui peut bien piloter ce vaisseau dans l’hyp…

– L’un des synthédroïds, certainement. Il n’y a personne d’autre en vie. (Marcopius dégagea délicatement la navette de reconnaissance de ses reposoirs et fit pointer son nez vers le rectangle noir du portail.) Veux-tu bien me faire taire ce truc-là ?

– Je suis sincèrement désolé, soldat Marcopius, mais ma programmation m’interdit de toucher aux équipements de sécurité, quels que soient leurs types.

Le jeune homme enclencha une série de commandes pour ajuster leur trajectoire tout en se mordant nerveusement les lèvres. De la sueur perla à son front. La voix du système d’avertissement répétait inlassablement qu’il était dangereux d’essayer de faire sortir une navette de reconnaissance. Devant eux, par la baie, ils virent l’Inflexible tourner, accélérer et disparaître dans l’hyper-espace en laissant une traînée de lumière bleutée.

– Mais où peuvent-ils bien aller ? se lamenta C3 PO. On est trop loin des coordonnées de saut pour rejoindre Coruscant. On peut essayer d’extrapoler en partant du point d’origine du saut pour deviner leur destination et…

– Ils ne vont nulle part. (Marcopius respirait avec difficulté. Il empoigna les commandes. Sur l’écran codé de la console devant eux, l’image numérisée du vaisseau amiral et de son escorte continuait de flotter tranquillement entre les planètes sans vie de ce secteur désolé.) Je pense qu’ils emmènent simplement les vaisseaux en hyperespace, c’est tout. Tu ne comprends pas ? L’idée c’est de faire disparaître Son Excellence sans laisser de trace après qu’on l’a vue quitter sans problème la zone du rendez-vous. Ils doivent disposer d’un générateur holographique particulièrement puissant pour nous faire croire à leur petite mise en scène. (Il porta la main à sa poitrine comme pour essayer de chasser une douleur.) Allez, accrochez-vous.

Il poussa les commandes vers l’avant. Des gouttes de sueur apparurent dans ses cheveux courts et reflétèrent les éclats ambrés et rouges des signaux lumineux de l’alarme. Le petit appareil aux formes rudimentaires glissa sans encombre au travers du champ magnétique et piqua immédiatement vers le bas afin d’éviter les stabilisateurs du Boréalis. La navette prit de la vitesse pour échapper à la gravité de l’énorme vaisseau amiral qui filait déjà à plusieurs milliers de kilomètres par seconde.

C3 PO s’agrippa comme il put au siège vide installé devant la console de navigation. Ses circuits internes étaient en alerte. D2 laissa échapper une longue plainte stridente quand la navette évita de justesse l’un des réservoirs secondaires du Boréalis. L’écran déflecteur du vaisseau amiral envoya l’appareil de Marcopius rebondir de façon presque incontrôlable le long de sa coque. Les mains du jeune soldat allèrent de boutons en leviers, de manettes en commandes, à une vitesse incroyable afin de rétablir l’assiette. Par les hublots de la navette, on voyait les énormes plaques de métal rivetées du fuselage du grand vaisseau défiler à quelques centimètres du cockpit, en alternance avec des zones de noirceur du vide interstellaire. Arrivé en phase finale de saut dans l’hyper-espace, le Boréalis se teintait d’une irréelle luminosité. La navette de reconnaissance finit par se dégager et plongea en vrille. Etoiles, vaisseaux et planètes se mirent à tourbillonner en cascade par les hublots. Il y eut soudain un éclair aveuglant, bien trop proche, et le vaisseau amiral disparut dans ce vide étincelant d’absence de réalité qu’on appelait, faute de lui avoir trouvé un nom plus adéquat, l’hyperespace.

Sur tribord, alors que Marcopius venait de stabiliser son appareil, la Lumière de la raison avait quitté l’orbite et se dirigeait, telle une larme incandescente, vers le soleil primaire de Nam Chorios.

– Allons-nous les poursuivre ?

– Et faire quoi ? (Les mains du jeune garde tremblaient sur les commandes.) Leur jeter des tomates ? On est dans une navette de reconnaissance, pas sur un chasseur à aile-E. En plus, je pense que nous sommes trop volumineux pour passer au nez et à la barbe de ces fameux postes de tir dont tout le monde parle.

Il fit un signe de tête en direction des hublots. La Lumière de la raison était en train de disparaître dans le champ d’étoiles.

– Rien qu’à regarder ce vaisseau, je serais prêt à parier qu’il peut se désassembler et redescendre au sol en une série de sections plus petites dotées chacune de son propre système de propulsion. Il doit être possible de laisser le gros réacteur principal – qui doit leur donner un minimum de vitesse hyperluminique – en orbite. Je ne vois que cela. (Marcopius engagea la petite navette dans un large virage tout en pianotant des coordonnées sur le clavier de l’ordinateur de pilotage. Une expression désespérée lui avait soudainement vieilli le visage.) Qu’est-ce que tu sais de Pedducis Chorios ? Apparemment c’est le site civilisé le plus proche…

– Eh bien, on peut difficilement dire que cet endroit soit civilisé, justement, annonça C3 PO fort à propos. Les Seigneurs de Guerre locaux se sont entourés de prétendus conseillers. Anciens contrebandiers, renégats impériaux, mercenaires à la solde des Corporations, individus ayant échappé à la justice de l’Empire ou de la République… Je n’ose imaginer ce qui nous arriverait si nous avions à nous y poser ou ce qui pourrait arriver à Son Excellence si on découvrait dans quels draps elle s’est fourrée.

Marcopius hocha la tête et procéda à quelques ajustements sur l’un des panneaux de commandes.

– Soit. Il nous faut alors obligatoirement rejoindre la Flotte de la base orbitale de Durren. (Il marqua une pause en essayant de reprendre son souffle. Autour de ses lèvres, sa peau était en train de virer au gris.) Est-ce que l’un de vous deux est programmé pour piloter une navette en sortie d’hyperespace ?

D2, qui venait de se décrocher de son harnais de sécurité dans lequel il s’était installé au moment du décollage, laissa échapper un long sifflement optimiste.

– Oh non, monsieur, annonça fermement C3 PO. Force m’est de vous avouer qu’à chaque fois qu’il nous a été donné de nous essayer à quelque forme de pilotage que ce soit, les résultats n’ont guère été satisfaisants. Il est évident que les appareils les plus récents échappent totalement à nos capacités de programmation. Je suis un droïd de protocole, comme vous le savez déjà certainement, et bien que mon compagnon D2 R2 soit fort compétent en astromécanique, je crains bien qu’il ne soit limité dans d’autres domaines.

Le jeune homme hocha de nouveau la tête. Il posa ensuite le front sur son poing fermé. Sa respiration se transforma en un long soupir. Le droïd essaya tant bien que mal d’exprimer sa sympathie. Certains humains baissaient plus facilement les bras que d’autres.

– La base de Durren n’est pas si loin que cela, avança C3 PO sur un ton encourageant. La navette devrait être capable de tenir le choc jusqu’à ce que nous soyons sur orbite. Si vous souhaitez vous allonger et vous reposer, nous pouvons attendre le dernier moment pour vous réveiller afin que vous puissiez reprendre le pilotage et nous mener à la station orbitale.

Le soldat Marcopius demeura un très long moment sans parler.

– Ouais, je pense que c’est comme ça que ça va se passer, finit-il par murmurer.

Il se leva, tituba et se rétablit en prenant appui sur D2 R2. L’astromec roula à côté de lui afin de l’aider à rejoindre l’étroite couchette installée dans l’alcôve nichée juste derrière le poste de pilotage. Le garde agrippa instinctivement une couverture. D2 déploya son bras et, d’un délicat mouvement de pince, aida le jeune homme à se couvrir. Le droïd émit quelques trilles de réconfort et quitta discrètement la pièce.

Trente minutes plus tard, C3 PO vint demander à Marcopius combien de temps il leur restait avant de pouvoir envoyer un message en subespace à la base de Durren. Il trouva le soldat mort.